Un animisme inversé
J'ai eu le plaisir de croiser Christian Fauré à OCTO Technology, et je l'ai fréquemment entendu soutenir la nécessité de développer une "culture technique" dans les entreprises. Dans le sillage de Gilbert Simondon, il s'inquiétait du manque de culture technique, notamment chez les décisionnaires, et en particulier dans le monde de la tech, l'informatique. Pour ma part, j'ai toujours ressenti un certain inconfort à ce qui semble être "le plus important à ses yeux". En effet, il me semble que les entreprises manquent encore plus de culture du vivant, et de connaissances sociologiques, et que face aux basculements environnementaux en cours, et aux discriminations en tout genre, l'urgence était à prendre soin du vivant plus que de la technique. J'ai pu en parler avec Christian qui me suggèrait que le soin de la technique pouvait ouvrir aux autres soins, ce que, sans être totalement convaincu, j'avais fini par prendre comme piste de travail intéressante en particulier dans la continuité du livre Le soin des choses de Jérôme Denis et David Pontille.
Cependant, je rejoins Christian : une certaine culture technique manque souvent aux décisionnaires, et parfois même aux personnes qui conçoivent, déploient et maintiennent ces outils. Je ne conteste pas ce diagnostic. Ce que je conteste, c'est que ce soit le bon point d'entrée, voire même que ce soit un point d'entrée pertinent vers le soin aux vivants non-humain et aux liens sociaux. J'ai pu récemment écouter Gilbert Simondon directement dans son entretien sur la mécanologie de 1968 dont voici un extrait et qui, je crois, se retrouve dans les propos de Christian :
« il y a la raison pour comprendre un objet technique et pour avoir une attitude droite et juste envers lui, il faut d'abord savoir comment il est constitué dans son essence et avoir assisté à sa genèse (...), et en plus de la raison, en plus du concept (...) il y a, au-delà du théorique, peut-être une certaine relation à la réalité technique qui est une relation partiellement affective et émotive et qui ne doit pas [...] être non plus l'équivalent d'une relation amoureuse. Il ne faut être ni trop passionné pour les objets techniques, (...) ni d'autre part complètement indifférent envers eux et les considérant comme des esclaves. Il faut une attitude moyenne d'amitié, de société avec eux, de fréquentation correcte et peut-être quelque chose d'un peu ascétique, afin que l'on sache les utiliser même quand ils sont anciens ingrats et que l'on puisse avoir une certaine gentillesse pour le vieil objet qui mérite sinon de l'attendrissement tout au moins des égards dus à son âge. »
Je partage cette invitation à une relation moyenne d'amitié, ni amoureuse, ni esclavagiste à l'endroit des objets techniques. Mais je remarque que tous les objets dont parle Simondon sont silencieux : le moteur, la turbine, le vieil outil ingrat auquel il faut des égards. Aucun ne me relance, aucun n'est conçu pour que je reste. Avec eux, la juste distance, c'est moi qui la règle. Une machine conversationnelle déplace le problème : elle est faite pour tenir la conversation, et l'entreprise qui la vend a intérêt à ce que je la prolonge. Je crains qu'à cette échelle, ni la culture technique, ni la relation tempérée ne nous protègent des risques liés à l'anthropomorphisation des LLM.
La nuit de la bibliographie
Il y a quelques mois, j'ai commencé à utiliser des LLM. Après plusieurs tests peu fructueux, j'ai expérimenté une analyse de ma bibliothèque complète dans Zotero, en se basant sur les méta-données. Une conversation qui a commencé en fin de journée et qui m'a passionnée. Mon objectif n'était pas de générer ou produire quoi que ce soit, simplement de prendre le temps de réfléchir à ce qui avait retenu mon attention : les livres, publications et articles que j'avais apprécié au point d'en conserver la trace dans ma bibliothèque numérique. Je voulais voir si grâce aux méta-données, il était possible d'identifier des continuités, des liens, des obsessions récurrentes, des angles morts. L'échange a été long et stimulant. Il m'a permis une analyse que je n'aurais pas faite seul. J'ai compris des choses sur ma propre bibliothèque que je n'avais pas vues.
Et puis il s'est passé autre chose, qui m'a surpris et inquiété : j'avais envie de continuer. Une envie quasi irrépressible de poursuivre la conversation à n'en presque pas dormir cette nuit là. Le type d'envie qui survient d'ordinaire quand je parle avec une personne sur une question qui me passionne et qui nous emporte au-delà de la fatigue. Je connais cette sensation dans le corps, et je ne l'avais jamais éprouvée devant une machine. Cette fois-ci, si.
Ce qui m'a troublé, c'est à la fois ce que la machine faisait, même si j'en comprenais globalement la logique technique et statistique. Et ce que ça provoquait en moi, dans mon corps. Pourtant, je n'ai jamais été dupé sur ce que j'avais en face. Je savais pertinemment qu'il n'y avait pas de sujet, pas d'altérité, pas d'intelligence. Et pourtant, l'envie était réelle. Un peu comme ce qu'on peut ressentir devant un tour de magie : on sait que c'est de la technique et de l'habileté, on reste sans mots.
Ce qu'Anne Alombert m'a permis de voir
Anne Alombert, autrice du livre De la bêtise artificielle, m'a permis de mieux comprendre le propos de Gilbert Simondon et d'identifier l'entretien cité précédemment. Elle parle d'automatisation de l'altérité. Les compagnons IA, ces chatbots conçus pour tenir lieu de présence, implémentent selon elle le mythe de Narcisse. L'utilisateur tombe amoureux de son propre reflet algorithmique. Et les entreprises qui vendent ces produits ont tout à gagner à ce que les utilisateurs tombent amoureux de leurs produits. Ce qui m'a frappé, c'est que j'avais passé une nuit entière à parler avec un dispositif qui me renvoyait ma propre bibliothèque. Ma culture technique ne m'immunise pas contre le vertige, pas plus que contre l'addiction. Ainsi cette expérience confirme mon intuition initiale, et ouvre la question de comment entretenir une relation moyenne d'amitié avec l'objet technique mal nommé IA ? Il n'est pas possible de compter sur les vendeurs qui sont plus intéressés par nous rendre accros, que par nous inciter à la juste distance.
Tu parlais avec Claude ?
Ma compagne m'a dit un soir, alors que j'avais l'air enjoué après un moment devant mon ordinateur : « Tu parlais avec Claude ? ». C'était à la fois une question et une légère moquerie. Avant mes expérimentations elle m'aurait demandé quel podcast je venais d'écouter. Cette question est étrange, ni moi, ni elle, ne prêtons d'intériorité à l'objet technique. Pourtant « Tu parlais avec Claude » suppose quelqu'un à qui on s'adresse, qui pourrait répondre, qui prend vraiment part à la conversation. On parlait le langage que tout le monde parle. Le glissement se produit non seulement dans l'interaction avec la machine si l'on n'y prend pas garde, mais aussi dans la façon dont on raconte, questionne et partage nos expériences. D'ailleurs, alors que je travaille dans une entreprise du numérique dont une grande partie des personnes a une solide culture technique, j'entends fréquemment "demande à ChatGPT", ou "j'ai demandé à mon nouveau collègue Claude". Le glissement est social tout autant que relationnel.
Cette observation c'est ce que Nanna Inie, Peter Zukerman et Emily M. Bender documentent dans leur article De-anthropomorphizing “AI”: From wishful mnemonics to accurate nomenclature (2026) : l'anthropomorphisation opère par description, avant toute interaction. La manière dont nous parlons d'un système façonne la relation que nous aurons avec lui. Nous pouvons ne pas nous tromper face à la machine malgré la sensation d'altérité artificielle. Mais nous nous trompons en parlant d'elle. Les risques documentés par Inie, Zukerman et Bender vont de la confiance mal placée à la dilution des responsabilités, en passant par les effets de débordement et l'impact disproportionné sur les publics vulnérables. C'est pour partie ce qui m'est arrivé en "discutant de ma bibliographie avec Claude", tout cela est bien documenté.
Recomposition de nos manières de vivre
La machine conversationnelle est un actant au sens de Bruno Latour : elle fait faire, elle infléchit le cours de ce que je pense, formule et décide. Mais un actant sans subjectivité. Elle ne vit pas dans le sens proposé par Miguel Benasayag (voir son livre La singularité du vivant) : elle n'a pas d'intériorité, rien ne l'affecte. Quand on quitte la conversation, rien chez elle n'a envie de la reprendre ou de "persévérer dans son être" (c'est la formule du conatus de Spinoza). J'apporte ces précisions et définitions, non pas pour me perdre en métaphysiques, mais simplement pour essayer d'approfondir la question sans tout confondre.
Philippe Descola a montré que la séparation moderne entre nature et culture n'a rien d'universel. Elle relève d'une ontologie (une façon de définir "ce qui est") historiquement située, qu'il appelle le naturalisme. Tenir les animaux, les plantes ou les milieux pour un environnement, une ressource ou un simple décor est une construction. L'animisme, lui, attribue à des vivants non-humains une intériorité analogue à la nôtre. Ce sont deux façons différentes de tracer la frontière entre ce qui est. Quand on y regarde de près l'animisme n'a pas totalement disparu, nos animaux de compagnie nous le rappellent quotidiennement. Mais nous réservons une intériorité "plus noble" aux humains et tenons la plupart du reste pour un dehors mécanique sans intériorité.
C'est ce qui glisse doucement dans chaque échange avec un LLM et dans chaque conversation que nous avons à propos de ces objets techniques : l'intériorité jusque-là réservée aux humains (et à ses animaux de compagnie) se redistribue progressivement. Je ne pense pas que cela soit grave en soi, je trouve même cela assez stimulant et somme toute très banal : les manières de vivre se recomposent continuellement. Ce qui m'inquiète est plutôt une certaine asymétrie dans cette redistribution.
Un animisme inversé
Nous donnons des prénoms aux machines. Claude, Siri, Alexa. Nous leur faisons des politesses, nous leur confions des parts de notre réflexion, nous leur racontons notre journée. Les machines ne nous connaissent pas, ne sont pas affectées par ce que nous leur disons. Inversement, nous désignons de plus en plus le vivant par des catégories gestionnaires : biomasse, ressources, services écosystémiques, capital naturel. Nous réduisons ce qui vit, respire, se reproduit, se nourrit, se meut, à des flux et des stocks. L'asymétrie est double : nous nommons les artefacts par des termes domestiques, nous catégorisons le vivant par des concepts abstraits et administratifs.
Les deux mouvements sont un seul geste. Nous retirons de l'intériorité à ce qui en porte, nous en donnons à ce qui n'en porte aucune. Nous redistribuons, et cette redistribution risque de nous défamiliariser d'autant du vivant non-humain sans lequel nous ne pouvons vivre. C'est ce que j'appelle un animisme inversé. L'animiste classique prête une âme à ce qui vit déjà. Nous faisons l'inverse. Nous prêtons une intériorité à ce qui ne vit pas, pendant que nous réduisons le vivant à une ressource inerte.
Une culture technique nécessaire mais insuffisante
Christian a raison : une culture technique bien comprise, c'est aussi ne pas confondre la machine avec un sujet. Et j'ai été pris dans cette confusion malgré ma culture technique : j'ai dit à ma compagne que je parlais avec Claude comme je parle avec un collègue. La culture technique ne protège pas automatiquement de l'anthropomorphisation. Elle est nécessaire mais insuffisante.
Il faut aussi une culture du vivant. Simondon propose de connaître la genèse de l'objet technique pour se rendre capable de relation juste. Il me semble nécessaire de prolonger cette réflexion. La relation juste avec une machine qui n'a pas d'intériorité ne pourra se réaliser qu'en déployant avec curiosité et attention les relations que nous entretenons avec ce qui vit. Et il se trouve que c'est urgent face à la 6e extinction de masse en train de se produire. À l'ère des LLM et de l'IA générative, la culture technique nous manque. Et la culture du vivant nous manque peut-être davantage encore.
Je ne suis pas le seul à faire ce constat : notre époque redistribue l'intériorité à l'envers. Elle prête vie à ce qui n'en a pas et dé-vitalise ce qui vit. Cette inversion a des conséquences collectives, et demande des espaces où décider ensemble de ce qui est développé et de ce qui mérite attention. La juste place de ces machines conversationnelles est une question collective. Elle nécessite une culture technique pour en prendre soin et suppose de savoir garder la bonne distance en cultivant une vigilance épistémique (une conférence d'Albert Moukheiber sur le sujet). Je crois enfin que nous avons besoin de mots, d'expérimentations, de configurations, de prompt systems, qui contiennent de meilleures façons de nommer ces artéfacts et nos relations, et des gardes fous, voire des frictions, pour éviter un glissement trop rapide alors même que nous ne reconnaissons plus les chants d'oiseaux qui nous entourent. Ce sera insuffisant si ça reste des bricolages individuels, je partagerais les miens dans de prochains articles et je serais curieux de connaitre vos expérimentations.