Mon usage de l'IA entre prudence et jeu

L'IA générative grand public a fait irruption dans nos vies. J'ai l'impression que c'était hier. Ses débuts m'avaient semblé assez anecdotiques, elle était principalement utilisée à des fins ludiques et futiles. Cependant le déploiement démesuré d'infrastructures et son forçage à l'usage continuent de me laisser perplexe. Déjà à l'époque j'avais beaucoup de mal à voir, regarder, analyser les usages moins futiles, jusqu'à ce qu'ils explosent en pleine lumière, en particulier en matière de génération de code. Et puis je restais persuadé que cette démesure ne tiendrait pas, que la bulle allait mettre fin à ces caprices et cette course à la puissance. Un peu comme l'annonce de ce pic pétrolier avec lequel j'ai grandi, jusqu'à l'oublier aux débuts des années 2000, me faisant entrer de plain-pied dans la démesure : "l'oubli des limites" comme me le disait Victor Petit lors de notre conférence commune à la JRE 2024 (plus précisément, il me disait que la démesure n'est pas l'excès : elle est « la négation même des limites », leur oubli, « comme si l'on était à soi-même sa propre limite »). Pour le pic pétrolier, nous savons maintenant que nous l'avons dépassé, c'est l'Agence Internationale de l'Énergie qui le dit. J'ai donc arrêté de l'oublier, et mes enquêtes de sobriété m'ont fait gagner en sérénité face à la montée des prix de l'électricité et de l'essence. Par contre, la bulle, elle, n'éclate pas, et ce serait maladroit de le souhaiter vu les dégâts que son éclatement provoquerait dans l'économie mondiale.

L'IA générative s'est installée partout, au travail comme à la maison, sans qu'aucune délibération démocratique n'ait discuté sa nécessité. Cette absence de cadre collectif, en particulier quand on est proche des métiers informatiques, exerce une pression sociale sur celles et ceux qui hésitent à s'en servir. Faute de choix politique, chacun doit se débrouiller seul avec une question qui aurait mérité un débat collectif. Cette pression, mêlée à ma curiosité, m'a donné envie d'expérimenter par moi-même pour penser depuis la pratique.

Néanmoins, dans ce vide, le refus garde toute sa portée. L'objection de conscience face à l'IA générative portée par l'Atécopol, lorsqu'elle s'articule à une critique de l'économie politique du numérique (c'est la critique par le réseau Terra), constitue à mes yeux un acte légitime. Pour autant, comme le dit Grégory Chatonsky : se déconnecter ne déconnecte pas l'IA. Le refus individuel risque de devenir une posture distinctive, coupée de celles et ceux qui sont déjà aux prises avec ces outils. À l'inverse, adopter par défaut, c'est ne plus se demander à quoi ça sert ni pourquoi. Grégory Chatonsky défend une troisième position : l'IA générative n'aurait pas d'essence figée par ses conditions de production, et pourrait faire l'objet d'usages détournés et d'une réorientation par des politiques publiques dédiées. J'aimerais y croire, mais trente ans de luttes pour un numérique alternatif, logiciel libre, fédiverse, chiffrement, n'invitent pas à l'optimisme quant à la capacité d'une IA réorientée à déplacer le centre de gravité face aux infrastructures dominantes. C'est ce que suggère Félix Tréguer, refus et exploration ne s'opposent pas : « c'est dans la dialectique entre ces deux positions, dans les tensions nées de leur articulation, qu'un mouvement social peut se donner des chances de faire reculer durablement l'IAg, pour la remettre à la (toute petite) place qui devrait être la sienne dans un monde viable ».

Ainsi mon usage de l'IA tente de suivre une ligne de crête, un usage prudent, raisonné, qui risque à chaque fois de tomber dans un excès temporaire, ce que la plupart des cercles que je fréquente ne manqueront pas de me faire remarquer. En effet, je peux m'inquiéter de la réaction de certaines personnes avec qui je suis en lien, que j'apprécie, et qui, je l'espère, m'apprécient. Je souhaite que mes usages de machines conversationnelles (l'IA est un nom pourri qui empêche de penser à ce à quoi nous avons à faire, j'y reviendrai probablement dans de prochains articles) ne me vaudront pas de rompre les liens avec ces personnes dont je respecte les positions de rejet et d'objection. Mon usage de l'IA générative est une zone grise, un peu honteuse. Je ne peux pas m'en satisfaire au même titre que d'autres pratiques qui incorporent de la souffrance et de l'extraction, qui dépassent les limites que je ne peux plus oublier : boire un coca, manger de la viande, posséder un smartphone. Mais je ne peux pas qualifier mon usage seulement de faiblesse, ou de paresse, certes il y en a (j'ai davantage tendance à déléguer ce que je n'aime pas faire) mais j'y trouve aussi quelque chose d'émancipant.

C'est l'autre versant de la ligne de crête : ce que ces machines conversationnelles permettent me stimule et m'amuse. J'ai eu, et j'ai encore, beaucoup de difficultés à trouver des usages intéressants. Celui que je trouve très intéressant c'est l'aide à la compréhension de textes, trop longs, trop complexes, non français, certes en demandant résumés et traductions, mais surtout en conversant avec ces textes. J'ai toujours préféré la conversation à la lecture et l'écriture, ce n'est pas pour rien que je prends beaucoup de plaisir à écouter et animer des podcasts ! Je suis nul en code, tellement nul que même avec l'assistance d'un LLM je n'arrive pas à faire un logiciel qui fonctionne correctement, néanmoins j'arrive à améliorer quelques scripts que j'avais développés à la main comme la génération de ce site statique. J'explore prudemment aussi du côté de l'assistance à la recherche : identifier des sources que je n'avais pas en tête, analyser de grandes quantités de données et de textes, et surtout poser par écrit des réflexions bouillonnantes et destructurées pour pouvoir les reprendre plus tard. De ce côté de la crête, je trouve du plaisir luddique, parfois une qualité que je n'aurais pas été capable d'atteindre seul, tout en tâchant d'éviter captation de données trop précises, dépendances trop fortes. Et ce n'est pas simple, ces outils sont conçus pour rendre accro, rien ne m'immunise contre ça.

Je rejoins Alexandre Monnin qui parle de la magie noire des technologies zombies pour qualifier leur désirabilité. Je crois que c'est leur force : nous donner la possibilité d'un gain, malgré leurs coûts démesurés. Le refus de principe au nom de la démesure me semble rester sourd à la magie noire et donc malheureusement indésirable. C'est pourquoi je rejoins l'appel à la dialectique refus / expérimentation de Félix Tréguer, en ajoutant l'exigence de produire de la magie blanche dans la limitation, dans la sobriété, ce que Nathan Ben Kemoun nomme la suffisance intensive : autrement dit qu'est-ce que nous avons à gagner dans le renoncement même ?

Dominique Boullier propose une boussole utile pour s'orienter dans ce maelström (à lire en fin de ce long article). Il distingue plusieurs trajectoires en dehors du Tout LLM : le Zéro LLM, des silos de savoirs préservés comme on cultive bio ; le bac à sable créatif, où on expérimente sans rien laisser fuir ; l'intelligence collective augmentée, où les collectifs discutent explicitement de leur couplage à ces systèmes. Ma zone grise se tient à la charnière des deux dernières voies : expérimenter pour comprendre, en visant une réappropriation collective plutôt qu'un bricolage solitaire. Car le risque c'est « l'expérience clandestine de l'IA dans l'ombre, de l'IA honteuse » comme je peux le ressentir parfois, alors que « l'intelligence collective demande le partage des expériences, les plus naïves comme les plus sophistiquées ».

Dans de prochains articles, je continuerai d'explorer mes apprentissages sans particulièrement m'étendre sur des usages spécifiques pour glorifier leur magie noire (il est déjà suffisamment fatigant de le lire quotidiennement sur LinkedIn), et plus spécifiquement en essayant de penser :

À bientôt !

PS : cet article a été écrit à 90% par moi-même et 10% de mots produits par assistance électrique issus de plusieurs conversations et explorations entre moi, les textes cités et des motifs tissés par différentes machines.