Ce ne sont pas mes valeurs qui me rendent sobre, ce sont mes maisons

Ce matin, la pompe à eau de l'évier a craché un mélange d'air et d'eau. C'est le signal : la cuve de 200 litres est presque vide, il va falloir faire le plein dans la journée. Cette information, je l'obtiens sans capteur, sans application, sans alerte. La mécanique elle-même me dit où j'en suis de ma réserve. Et cette réserve, je dois la connaitre à quelques litres près, parce que ma maison n'est pas raccordée au réseau d'eau.

J'habite deux petites maisons reliées par un porche, l'une de 7 m², l'autre de 12 m². L'une abrite la cuisine, la salle à manger et la salle de bain. L'autre, la chambre et le bureau. Nous les avons conçues, ma compagne et moi, avec Thomas de Cahute, autour d'une idée simple, la robustesse, et d'une contrainte assumée, vivre avec des connexions intermittentes (j'en parle ici avec Thomas). Après avoir subi quelques coupures électriques, l'objectif était de partir de l'hypothèse de la connexion intermittente pour l'eau et l'électricité en particulier, et la maison doit tenir entre deux coupures.

La métaphore du bateau, elle, est venue après coup, une fois les maisons habitées et avoir échangé avec Devine&Rekka. Un voilier est pensé pour vivre sans attaches jusqu'au prochain port (enfin les voiliers de plaisance surtout, pour la course au large c'est un peu différent, quoi que, et j'en parle avec Isabelle Dabadie ici). Sans eau du robinet, sans électricité du quai, sans réseau : combien de temps tient-il hors du port ? L'image m'a plu parce qu'elle dit exactement ce que nous avions cherché. Avec une réserve amusante : je ne suis pas du tout marin, je n'aime pas la mer, et c'est sans doute pour cela que mes maisons sont restées à terre.

Concevoir comme on part en mer, mais en restant à quai

Partir en mer impose (enfin j'imagine !) une discipline de conception : sur ce qu'on raccorde ou pas et quand, et sur le soin apporté à chaque fonction vitale qui doit pouvoir être assurée de plusieurs manières.

Pour l'eau, nos maisons fonctionnent en autonomie d'environ une semaine. Une cuve de 200 litres que nous remplissons au point d'eau du terrain, des tuyaux à pression ambiante plutôt que sous pression, ce qui supprime les fuites et les raccords étanches délicats. La pompe à pied de l'évier ne délivre que ce dont on a besoin. La douche se prend avec un seau de 12 litres rempli à la bonne température, donc une douche consomme un seau, et rien de plus. Si la rivière voisine venait à remplacer le réseau, l'eau potable resterait disponible, filtrée par gravité dans un filtre en céramique. Le temps hors du port pourrait s'étirer en théorie aussi longtemps que la rivière coule, mais en pratique plutôt jusqu'à la durée de vie du filtre !

Pour l'électricité, quatre panneaux solaires et quatre batteries suffisent aux systèmes vitaux. L'eau chaude, la cuisine, le frigo, le bureau. Le seul fil directement relié au secteur alimente le chauffage électrique de la maison-bureau. C'est l'attache que nous avons choisi de garder, et nous l'assumons comme telle.

Pour le chauffage et la cuisine, nous avons multiplié les techniques pour une même fonction. Le chauffage peut venir d'un micro-poêle qui brûle des chutes de bois découpées menu, d'un appoint au gaz, ou de l'électrique. L'eau chaude vient de la bouilloire, du poêle en hiver, du four solaire en été, ou simplement du tuyau d'arrosage laissé au soleil. La cuisine se fait au gaz, au four solaire ou sur le poêle. Quand une source manque, une autre prend le relais. C'est notamment ce que la philosophe Pauline Picot, dans sa thèse Techno-logies de l'Anthropocène (2024), nomme la technodiversité. Un écosystème tient par la variété des espèces qui le composent. Une maisonnée tient par la variété des techniques qui la compose.

Le biologiste Olivier Hamant oppose la performance et la robustesse. La performance pousse un seul critère au maximum, mais ne tient que dans un monde stable. La robustesse accepte un peu de lenteur et quelques redondances, et c'est ce qui lui permet de durer dans un monde qui bouge. Le vivant est robuste avant d'être performant. Nos maisons suivent la même règle.

Inspirés par le principe de la Permaculture : un élément plusieurs fonctions, une fonction plusieurs élements, nous cherchons aussi l'inverse, un objet pour plusieurs fonctions. La bouilloire chauffe l'eau de la douche comme celle des pâtes. Le four solaire cuit, chauffe l'eau et sèche. Le tuyau d'arrosage remplit la cuve, lave le vélo, arrose les plantes et chauffe l'eau au soleil.

Ce que la sobriété doit au calcul

Nous avons posé des limites volontaires. Le transformateur électrique plafonne à 1600 watts, donc aucun appareil ne dépasse 1300 W. Pas de four électrique, pas de plaque électrique, pas de machine à laver, qui demandent tous trop de puissance. Le robot mixeur est volontairement limité à 500 W, là où la plupart montent à 1500 W voire 2000 W. Les toilettes sont sèches, ce qui évite une consommation d'eau qui nous forcerait à remplir la cuve trop souvent.

Ces refus ne sont pas des privations, ils découlent d'un raisonnement. Les maisons sont petites et bien isolées, donc il faut très peu d'énergie pour les chauffer, et aussi peu de temps pour les nettoyer et peu de moyens pour les réparer. La petite taille sert la frugalité autant que le confort. Nous combinons ici deux logiques qu'on pourrait croire opposées. L'optimisation seule produit des systèmes fragiles, parfaits tant que rien ne casse. La sobriété seule, si on la comprend comme elle est parfois caricaturée par un "vivre en forêt", peut contre-intuitivement produire un rebond de consommation d'énergie (un feu ouvert c'est 3% de rendement donc une grosse consommation de bois pour peu de chaleur) et in fine de l'inconfort qui ne tient pas dans la durée. Ensemble, elles donnent un confort sobre qui peut durer.

Ce sont mes maisons qui me rendent sobre

J'en reviens à la pompe du matin. Si je vis sobrement, ce n'est pas par force de volonté. Je ne suis pas sobre. Mes maisons m'apprennent à l'être. Quand on peut, on veut.

Quand mon seau de douche est vide, il m'empêche d'en consommer davantage. La pompe à pied ne laisse pas le robinet couler pour rien. Le plein de la cuve toutes les semaines rend ma consommation d'eau immédiatement visible. Si je dois faire le plein deux fois dans la semaine, je sais aussitôt que j'ai beaucoup consommé. Le bois du poêle se découpe en petits morceaux à la scie et à la hachette, ce qui prend du temps, sans gros outil dangereux. Quand le ciel est gris plusieurs jours, je limite l'électricité, donc j'évite la bouilloire et je renonce à la douche chaude. Bien sûr, ces choix individuels ne sont pas à généraliser en l'état, ils ne peuvent convenir à tous et toutes pour toujours. Ce sont ses principes de conception qui peuvent inspirer, pas les réponses que nous avons donné depuis nos situations particulières.

Ces frictions du quotidien, nous les avons laissées volontairement dans la conception. Elles me font percevoir les limites au quotidien, dans mon corps et dans mes gestes, sans que j'ai à convoquer mon éthique ou mes valeurs. Je n'ai pas à me souvenir d'être économe, la maison me le rappelle d'elle-même. La sobriété cesse alors d'être une charge mentale et un effort de volonté permanent. Elle devient une propriété de l'architecture dans laquelle je vis. La friction n'est pas une punition, c'est un parti pris de conception.

Cette idée vaut au-delà d'une maison. À l'échelle d'une organisation ou d'une société, la même logique pourrait s'appliquer. La robustesse ne se décrète pas par de bonnes intentions, elle se construit dans les infrastructures, dans le choix assumé de ses dépendances. C'est le sujet que j'explore à une autre échelle, celle du numérique et de la souveraineté, dans un texte compagnon de celui-ci, Souveraineté numérique : sortir du miroir. Mes maisons en sont la version habitable, celle où je vérifie chaque jour, un seau d'eau à la fois, qu'une vie tenable se conçoit autant qu'elle se choisit.