Ma collègue Iona à OCTO Technology m'a récemment posé 4 questions au sujet de la souveraineté numérique dans le but d'écrire un article collectif partageant la vision d'OCTO. J'avais pris le temps de poser par écrit mes réponses à ses questions, que ce soit sur la définition, les indicateurs, et les mesures concrètes. Cet article les reprend en insistant davantage sur mes réponses singulières inspirées de nombreuses sources, en particulier, le concept de Technodiversité proposé par Pauline Picot, et la question du renoncement, de la soustraction technique comme choix de ses dépendances. Dans les questions qui m'étaient posées les termes "souveraineté numérique" et "autonomie stratégie" étaient utilisés en synonyme. J'ai pour ma part choisi de conserver souveraineté même si je partage les arguments de certains qui préfèrent utiliser autonomie stratégique, mais mon propos n'est pas d'utiliser tel ou tel mot en fonction de qui les utilise. Mon propos est de revisiter en profondeur ce que les mots désignent, ou ce qu'ils pourraient signifier, si on prend au sérieux cette souveraineté dans la durée.

Souveraineté numérique : sortir du miroir

Le mot souveraineté revient partout dans les conversations sur le numérique, et il désigne presque toujours la même opération : remplacer une pièce américaine par une pièce européenne en gardant l'architecture intacte. Un cloud par un autre cloud, un modèle de langage par un autre modèle de langage, un fournisseur par un autre fournisseur. On change de drapeau sur la façade, l'édifice reste le même. Cette logique du miroir, qui consiste à construire en Europe une stack symétrique aux stacks américaines ou chinoises, conduit à une impasse parce qu'elle prend pour acquis ce qui mériterait d'être interrogé : l'architecture elle-même et les valeurs qu'elle incorpore.

La chaîne numérique, des mines de cobalt aux grands modèles de langage, est mondiale et le restera. L'autarcie technologique est une impasse. Cherchons plutôt une souveraineté qui compose avec nos forces et qui choisit ses dépendances plutôt que de les subir. Choisir ses dépendances, ce serait pour moi la meilleure définition de la souveraineté. Et cette capacité de choix repose sur une condition souvent négligée : la pluralité des manières de faire avec les techniques.

Ce que la technodiversité change au regard

Dans sa thèse Techno-logies de l'Anthropocène (2024), la philosophe Pauline Picot propose un concept utile pour sortir du miroir : la technodiversité. L'idée est construite par analogie avec la biodiversité. De même qu'un écosystème vivant tire sa robustesse de la pluralité des espèces qui le composent, un monde technique tire la sienne de la pluralité des outils, des protocoles, des standards et des pratiques qui le constituent. Sans cette pluralité, les choix de souveraineté se réduisent à une option unique, y compris pour les gagnants de la course, prisonniers de leur propre monoculture technique.

Picot pousse l'analyse plus loin selon deux mouvements qui éclairent directement notre sujet. Le premier, qu'elle nomme diversification normative, rappelle que toute technique porte des valeurs et des normes, et qu'il existe une diversité légitime de ces valeurs. Choisir entre Azure, OVH, un cluster Kubernetes auto-hébergé et un commun numérique communautaire, ce n'est pas arbitrer entre quatre équivalents fonctionnels, c'est arbitrer entre quatre manières d'incarner des choix politiques sur la donnée, la dépendance contractuelle, la gouvernance et la durabilité. Le second mouvement, la diversification constitutive, rappelle qu'un objet technique est inséparable des contextes, des communautés et des pratiques qui le façonnent. C'est ce qui rend l'idée de substitution iso-fonctionnelle largement illusoire : on ne migre pas un service, on reconfigure un écosystème entier de compétences, de standards, de relations humaines.

Cette double leçon disqualifie le discours qui parle du numérique comme d'un bloc lisse que l'on déplacerait d'un continent à un autre. Le numérique est un tissu hétérogène, fait d'objets co-construits avec leurs mondes, et la souveraineté commence par la capacité à percevoir cette hétérogénéité plutôt qu'à l'aplatir.

L'impensé du renoncement

Reste un angle mort dans presque toutes les discussions sur la souveraineté : le renoncement. La numérisation s'impose sans être questionnée, son retrait ne s'imagine même pas. J'ai échangé récemment avec un CHU qui avait subi une cyberattaque fragilisant le parcours de soin. Même après cet événement, la question « que pourrait-on dénumériser ? » ne s'était jamais posée, et ne se pose toujours pas. Des efforts sont mis pour développer des plans de continuité et de reprise d'activité, sans envisager une désescalade numérique dans le fonctionnement quotidien, ni sortir certaines capacités critiques de soin des connexions externes pour les maintenir activement hors dépendance.

On objectera, à juste titre, qu'il est difficile de décider de renoncer à une technologie. C'est le dilemme formulé par David Collingridge dans les années 1980 : lorsqu'une technologie est jeune, on peut la maîtriser mais on ignore ses effets, lorsque ses effets deviennent visibles, elle est déjà trop installée pour qu'on agisse. Ce dilemme ne disqualifie pas le renoncement, il en complique seulement les conditions. Il nous oblige à instruire démocratiquement ces choix au lieu de les laisser se résoudre tout seuls.

Or aujourd'hui, les renoncements existent déjà, massivement, mais ils se font à l'envers. On renonce aux guichets physiques, on renonce aux alternatives non numériques d'accès aux services publics, on renonce à la maintenance longue des logiciels qui fonctionnent au profit de leur remplacement permanent. Ces renoncements ne sont jamais débattus, ils s'imposent au nom d'un progrès présenté comme additif, structuré par une course à la puissance plutôt que par une logique de suffisance et de robustesse. L'Europe en 2022 a choisi de changer sa dépendance : face à la rupture du gaz russe, elle a remplacé un fournisseur par un autre. Elle aurait pu opter pour plus de sobriété et de changer plus en profondeur ses politiques énergétiques, cela aurait évité de réactiver un possible chantage au GNL US. Le numérique avance dans la même répétition.

Une souveraineté digne de ce nom inclut la capacité de délibérer publiquement sur ce à quoi l'on choisit de ne pas recourir. Cette capacité-là est aujourd'hui technocratiquement obscurcie, passée sous les radars.

De la performance à la robustesse

Le biologiste Olivier Hamant propose une grille qui éclaire la question : il oppose la performance, qui optimise un critère donné dans un régime stable, et la robustesse, qui maintient la capacité à fonctionner dans un environnement instable, au prix d'une certaine redondance et d'une certaine lenteur. Les écosystèmes vivants ne sont pas performants, ils sont robustes, et c'est pour cela qu'ils durent.

La technodiversité de Picot et la robustesse de Hamant se rejoignent. Une infrastructure plurielle, hétérogène, faite d'options multiples et partiellement redondantes, est plus robuste qu'une infrastructure optimale construite sur une dépendance unique. Un logiciel propriétaire monolithique fonctionne très bien tant que tout va bien. Le jour où l'éditeur change ses prix, ses conditions, sa roadmap, subit une panne majeure ou disparaît, on est pris au piège. Un écosystème ouvert est plus lent, plus enchevêtré, plus exigeant à maintenir, et plus robuste dans la durée. Construire aujourd'hui son cœur de proposition de valeur sur l'API d'un grand fournisseur de modèles propriétaires, c'est bâtir sur du sable, même quand le sable s'appelle Claude ou ChatGPT.

Pour avancer concrètement, deux indicateurs me paraissent utiles. À court terme, le temps de survie hors numérique : combien de temps l'organisation peut-elle continuer à assurer ses missions essentielles si ses systèmes deviennent indisponibles ? Cet indicateur rend immédiatement visible la fragilité que la performance quotidienne masque. À plus long terme, une cartographie des dépendances qui distingue celles que l'on a choisies et dont on assume les risques, et celles qui se sont imposées par défaut. Un logiciel libre hébergé sur GitHub et maintenu par une fondation de droit américain reste soumis à une juridiction étrangère : la couche juridique est une dépendance à part entière, souvent invisible. Et on ne choisit pas des dépendances qu'on ne voit pas.

Cultiver les communs

La technodiversité ne tombe pas du ciel et les écosystèmes ouverts ne se maintiennent pas tout seuls. Le philosophe Alexandre Monnin propose une distinction entre l'option disponible et l'option viable : un modèle ouvert n'est viable que si l'organisation se donne les moyens de le maintenir. Cela suppose de penser ces écosystèmes comme des communs, c'est-à-dire des infrastructures que l'on contribue activement à entretenir, avec leurs règles, leurs maintenances et leurs communautés. L'affaire Ingress-NGINX, brique critique de l'écosystème Kubernetes qui manquait structurellement de maintenance et reposait sur une ou deux personnes sur leur temps personnel, l'a rappelé en 2025. Sans investissement actif, « passer à l'open source » revient à déplacer la dépendance d'un fournisseur unique vers une fragilité diffuse, parfois pire que celle qu'on quittait.

Une politique de souveraineté investit donc dans la fabrique des communs numériques au moins autant qu'elle investit dans les champions nationaux. Elle finance la maintenance, qui est l'angle mort des politiques d'innovation. Elle reconnaît les communautés qui tiennent l'édifice. Elle accepte de payer pour ce qui ne brille pas.

Sortir du miroir, c'est cela : cesser de courir derrière une stack symétrique à celles que l'on cherche à remplacer, et reconnaître que la souveraineté se construit par la pluralité, par la délibération sur les renoncements, par l'entretien des communs et par le choix assumé de la robustesse contre la performance. Cette voie est moins spectaculaire, moins racontable en termes de champions et de licornes, plus exigeante dans ses gestes quotidiens. Mais c’est elle qui me semble tenable sur le long terme.