« Complexité » est devenu un mot banal. On l'invoque pour dire qu'un dossier est difficile, qu'un problème a beaucoup de paramètres, ou qu'on n'a pas envie de répondre tout de suite. Dans la pensée de Miguel Benasayag, le mot n'a presque rien à voir avec cet usage. Il désigne un régime de réalité, celui du vivant, qui ne se laisse pas réduire à la grammaire que la modernité lui a prêtée pendant trois siècles.
Restituer ce sens précis conditionne toute pratique d'accompagnement qui prend au sérieux ce qu'elle a en face d'elle.
Compliqué n'est pas complexe
La première distinction de Benasayag est la plus simple, et la plus rarement tenue.
Un système compliqué se démonte. On peut isoler ses composants, les étudier séparément, puis les remettre ensemble. Une horloge, un moteur, un organigramme : autant d'objets compliqués. La pensée de l'ingénieur, problème, solution, projet, évaluation, y est efficace, et c'est tant mieux.
Un système complexe ne se démonte pas. Ses éléments n'ont d'existence que par leurs interactions ; chacun est par l'autre et pour l'autre. C'est le propre du vivant. On peut décrire un organisme cellule par cellule, mais on n'obtiendra jamais l'organisme, pas plus qu'on n'obtient une équipe en additionnant les fiches de poste de ses membres.
Confondre les deux, c'est traiter du vivant avec les outils du compliqué. C'est ce que fait la plupart des dispositifs de transformation : ils découpent, mesurent, recombinent et s'étonnent que le résultat soit moins vivant que la situation initiale.
Vecteurs, résultante, partie intensive
Une situation, pour Benasayag, n'est pas une cause linéaire. C'est un espace vectoriel : des forces multiples, humaines, techniques, économiques, langagières, écologiques, qui interagissent. Ce qui en émerge, la résultante, n'a pas d'auteur. Aucun agent ne la maîtrise. C'est l'expérience banale de l'embouteillage : personne n'a décidé qu'il aurait lieu, et personne ne peut le défaire par décret.
Cette résultante a deux faces. Une partie extensive : ce qui est mesurable, additionnable, traitable par un tableau de bord. Et une partie intensive : la dynamique singulière qui fait que cette situation est cette situation, et pas une autre.
La modernité a cru pouvoir tout réduire à l'extensif. Les algorithmes contemporains poussent ce mouvement à sa limite : seul ce qui se mesure continuera d'exister. Or la partie intensive est ce qui fait tenir le vivant. La mutiler, c'est obtenir des organisations qui fonctionnent et ne vivent plus.
Ni universel ni relativisme
Reste une difficulté : comment dépasser l'universel sans tomber dans un "tout se vaut" tout aussi problématique ?
Benasayag y répond par un concept qu'il appelle la X-tolérance. Le réel n'est pas n'importe quoi : il tolère certaines productions et n'en tolère pas d'autres. On ne peut pas faire pousser n'importe quoi sur n'importe quel sol, ni conduire n'importe quel changement dans n'importe quelle équipe. Quelque chose, du côté de la situation, répond, ou ne répond pas.
Cela suffit à sortir du relativisme sans retomber dans l'universel abstrait. On peut juger, mais depuis l'intérieur de la situation. C'est exigeant, parce qu'il faut être là, c'est-à-dire affecté ; mais c'est tenable.
Composer, pas maîtriser
La conséquence pratique est inconfortable. Penser la complexité n'autorise plus à appliquer. Il faut composer avec ce qui résiste et ce qui répond, avec ce qui dépasse, sans stratégie globale ni programme universel. La formule de Benasayag est « jouer les matchs sans stratégie pour gagner le championnat ».
Pour celles et ceux qui accompagnent des transformations, cela déplace plusieurs réflexes. Le plan devient une hypothèse révisable, les indicateurs un signal parmi d'autres, l'objectif un horizon plutôt qu'un point d'arrivée.
C'est moins confortable qu'un Gantt, et plus juste face aux situations qu'on rencontre.
Cette synthèse s'appuie sur les séminaires de Miguel Benasayag (Collectif Malgré Tout) de 2022 à 2026.